En proposant d’instaurer en France un « revenu citoyen » inspiré par le concept d’allocation universelle, Dominique de Villepin permet à cette belle idée, trop longtemps confinée à quelques cercles initiés, d’émerger dans le débat public. Le MLG s’en félicite et appelle toute la gauche à se pencher enfin sur la question pour en faire un thème majeur de la campagne présidentielle.

Dominique de Villepin a proposé cette semaine, dans une tribune parue dans Libération, la création en France d’un « revenu garanti à tous, de l’ordre de 850 euros, autant dire le strict nécessaire […], un socle pour construire une vie digne et libre ». Ce chiffre correspond au seuil de pauvreté dans notre pays, sous lequel survivent quelque 7 millions de personnes.

Financé pour l’essentiel par le redéploiement des aides sociales existantes et les économies induites sur les frais administratifs, ce revenu serait dégressif jusqu’au niveau du revenu médian, autour de 1500 euros. Sans contrepartie formelle, il « créerait l’engagement moral de poursuivre une activité : travail, formation, bénévolat associatif, engagement politique ou syndical, création artistique. »

Le MLG, qui a mis dès sa création l’allocation universelle au cœur de son projet, se réjouit de cette prise de position, aussi inattendue que radicale, de la part d’un ancien Premier ministre qui n’avait pas vraiment brillé jusqu’à présent par ses propositions sociales et économiques.

En dénouant le lien ancestral qui identifie revenu et travail, en constatant que « pendant des siècles l’humanité n’a eu d’autre but que d’assurer sa survie », que « la révolution industrielle, en deux siècles, a changé la donne », qu’il est désormais « nécessaire de donner au citoyen la liberté de se consacrer aux choses de la cité, comme les citoyens athéniens hier », en reconnaissant ainsi l’utilité intrinsèque de toute activité humaine, rémunérée ou pas, Villepin marque une profonde rupture avec l’idéologie du travail érigé en valeur en soi, si chère à sa famille politique, de tous temps – y compris lorsqu’il dirigeait le gouvernement – et jusqu’à l’actuel Président et son dérisoire « travailler plus pour gagner plus ».

Mais si nous reconnaissons dans les arguments énoncés une réelle proximité avec notre vision de l’allocation universelle, il nous faut pourtant marquer des réserves quant aux modalités qui nous sont ici proposées. En particulier, la brutale dégressivité qui s’appliquerait à cette prestation, selon les chiffres avancés, limiterait considérablement l’incitation à compléter ses revenus par une activité rémunérée, au risque de créer une nouvelle trappe à inactivité – et une incitation au travail non déclaré – comme c’est le cas actuellement pour le chômage et le RSA.

C’est pourquoi nous préférons à celle de Dominique de Villepin la proposition de l’économiste Jacques Marseille, défendant le principe d’une allocation inconditionnelle et cumulable, qui éviterait le piège des effets de seuil et rendrait profitable toute activité rémunérée complémentaire. Sa gestion administrative en serait aussi drastiquement simplifiée.

Par ailleurs, de nombreuses précisions restent à apporter sur le dispositif proposé : ce revenu sera-t-il individualisé, garantissant l’indépendance des choix de vie de chacun ? Sa mise en œuvre sera-t-elle l’occasion d’une refonte complète de notre système de prestations sociales, incluant les allocations chômage et retraite, les aides au logement, ou encore les nombreuses aides à l’embauche ?

Certes imparfaite, la proposition de l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac a au moins le mérite de faire apparaître dans l’espace médiatique une idée pleine d’intelligence, de bon sens et de promesses qui, bien qu’étudiée et validée depuis des décennies par de nombreux économistes à travers le monde, de Milton Friedman à Philippe Van Parijs, reste à ce jour largement méconnue des Français et absente des débats politiques.

La gauche, aujourd’hui silencieuse sur ces propositions, doit s’emparer du sujet. L’allocation universelle peut constituer le socle d’un nouveau projet pour le pays, associant liberté, progrès social et dynamisme économique. Mais il faudrait pour cela d’abord sortir des tergiversations sans fin sur l’âge légal de la retraite, le temps de travail hebdomadaire ou le niveau du SMIC. L’émergence de l’allocation universelle dans le débat donne un sérieux coup de vieux à ces disputes stériles.

Le Mouvement des Libéraux de Gauche organisera prochainement un colloque consacré à l’allocation universelle, qui sera l’occasion de discuter des multiples approches de cette idée aussi révolutionnaire que pragmatique et de la possibilité de la concrétiser en France. Dominique de Villepin sera naturellement le bienvenu s’il souhaite y apporter sa contribution.