En décernant le Prix Nobel de Littérature à l’écrivain Mario Vargas Llosa et celui de la Paix au dissident chinois Liu Xiaobo, l’Académie a honoré deux combattants de la Liberté qui, chacun à sa façon, nous rappellent que la conversion d’une dictature à l’économie de marché ne suffit pas à en faire une démocratie libérale.

Mario Vargas Llosa méritait depuis longtemps le Prix Nobel de Littérature pour avoir su, par la fiction, décrire le monde bouillonnant de l’Amérique latine, son Pérou natal, la sanglante et sordide dictature de Trujillo en République dominicaine, les tribulations des habitants du Nordeste brésilien au 19ème siècle ou encore le bonheur de Gauguin au Pacifique.

Son œuvre, cependant, va au delà de la littérature. Comme Raymond Aron, Jean-François Revel ou avant eux Albert Camus, Mario Vargas Llosa, séduit dans sa jeunesse par le marxisme avant de rencontrer la pensée libérale, a trouvé dans le journalisme militant, au service des libertés, la prolongation naturelle de sa pratique littéraire.

Ainsi, il tient depuis de longues années une chronique bimensuelle dans le quotidien espagnol El Pais, Piedra de Toque, reprise par de nombreux journaux sud-américains, dans laquelle il s’engage inlassablement et avec un sens aigu de la pédagogie pour défendre les idées libérales. Autant de leçons de courage intellectuel dont on peut retrouver une sélection dans deux ouvrages publiés en France : Les enjeux de la Liberté et Le langage de la passion.

Mario Vargas Llosa y dénonce avec constance les pulsions liberticides et autoritaristes à travers le monde, mais il a aussi pourfendu sans relâche les dérives du pseudo-libéralisme mafieux qui sévissait notamment en Amérique latine dans les années 90 durant lesquelles, pour reprendre son expression, « la corruption se cachait derrière le rideau de fumée des réformes ».

C’était l’époque où des chefs d’État désolants – Carlos Menem en Argentine, Fernando Collor au Brésil, Alberto Fujimori au Pérou, entre autres –, transformaient des monopoles publics en autant de monopoles privés, assurant ainsi la prospérité de leur clan et prenant leur dîme au passage. La belle idée du libéralisme fut longtemps ternie par cette caricature et Mario Vargas Llosa fut alors souvent bien seul à s’en offusquer.

Mais si les populations de ces jeunes démocraties ont pu se débarrasser in fine de leurs dirigeants corrompus par la voie des élections, c’est un rêve qui reste inaccessible pour les peuples chinois, soumis aux diktats du parti unique, désormais converti aux vertus du capitalisme productiviste mais toujours pas à celles du libéralisme politique.

Liu Xiaobo, militant pour la démocratie et la liberté d’expression, en sait quelque chose, qui a écopé de onze ans de prison pour avoir participé à la rédaction de la Charte 08, un texte inspiré de la Charte 77 de Vaclav Havel, présentant des propositions pour une démocratisation de son pays, et qui devra certainement patienter longtemps avant de recevoir son prix à Oslo.

Comme lui, ils sont des milliers en Chine, intellectuels dissidents, syndicalistes, militants des Droits de l’Homme ou bloggeurs imprudents, condamnés à de lourdes peines de prisons ou internés dans les hôpitaux psychiatriques, pour avoir eu l’impudence de parler de liberté ou de démocratie dans ce qui reste la plus grande dictature du monde.

A Mario Vargas Llosa, pour une vie consacrée à la Liberté, pour ses écrits extraordinaires, pour son humour et sa rigueur, nous adressons toutes nos félicitations et espérons que son œuvre, grâce à ce prix, trouvera de nouveaux lecteurs et ses idées un nouvel auditoire.

A Liu Xiaobo, qui paye chaque jour au fond de sa cellule le prix de son courage et de cette part de liberté qu’aucune administration ne pourra jamais lui enlever, nous adressons notre soutien et faisons le vœu qu’il puisse un jour prochain se promener dans les rues d’une Chine libre où l’on trouverait dans les librairies des livres de Mario Vargas Llosa.

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