Tribunes
Les tribunes publiées par le Mouvement des Libéraux de Gauche
Touche pas à mon Schengen !
25/04/11
En dérogeant aux accords de Schengen à des fins strictement électoralistes, le gouvernement légitime le discours anti-européen des partis extrémistes. Un risque politique aussi dangereux qu’inacceptable. Tribune libre par Hugues Serraf*.
La France est légitimement préoccupée par l’arrivée d’immigrants tunisiens par dizaines de milliers. Ces derniers ont par ailleurs toute légitimité pour tenter de réussir leur vie d’homme dans un pays plus confortable que le leur, mais les légitimités des uns et des autres sont parfois difficiles à réconcilier.
Pour autant, qu’elle réagisse en proposant de revenir sur un acquis majeur de l’intégration européenne, soit la possibilité de circuler librement entre 25 pays du continent (dont la Suisse, moins la Grande-Bretagne), ce n’est pas seulement répondre de manière disproportionnée à la question posée, c’est aussi prendre un formidable risque politique.
Depuis le référendum de 2005, l’extrême droite comme l’extrême gauche ont fait de la « délégitimisation » de l’Union Européenne l’axe majeur de leur vision du monde. Leurs arguments ne sont pas toujours strictement superposables, mais les France racornies et rétrécies dont elles rêvent l’une et l’autre se ressemblent comme deux gouttes d’eau.
Les Italiens, c’est entendu, n’ont guère joué le jeu en distribuant les documents de voyage à qui en demandait, considérant sans doute qu’il s’agissait d’un bon moyen de refiler la patate chaude au voisin. Mais peut-être pensaient-il également forcer Paris à sortir du bois au plan politique, confier la gestion du trafic ferroviaire à une brigade de CRS ne pouvant passer pour une solution pérenne.
Expérience concluante : le pays de Jean Monnet et Robert Schuman prend effectivement position, mais c’est pour mieux plonger dans le piège tendu par les démagogues dans la perspective de la présidentielle. Et si la problématique des flux migratoires selon l’Élysée passe désormais par le retour des frontières à l’intérieur de l’Union, le prochain coup de grisou financier conduira-t-il Christine Lagarde à suggérer un retour au Franc ? Et la fin de la PAC en 2013 à la dissolution pure et simple de l’UE ?
L’Europe n’a pas seulement besoin d’avancer pour ne pas se casser la figure comme la bicyclette du fameux cliché : elle a surtout besoin de ne pas reculer. L’arrivée de ces Tunisiens à Lampedusa, c’est la conséquence directe des « révolutions arabes », mais c’est aussi, si l’on est d’accord pour prendre un peu de hauteur, l’expression de réalités géopolitiques plus vastes que les égoïsmes et la frilosité « n’adressent » pas.
La lepéno-mélenchonnisation anti-européenne des esprits est déjà suffisamment avancée pour qu’un président s’étant toujours inscrit dans la continuité du projet d’intégration n’en fasse pas, par stratégie pré-électorale, une option raisonnable. L’improvisation en politique, c’est déjà agaçant sur ces histoires de primes sur dividendes ou de lecture de lettres de jeunes rebelles aux écoliers ; sur les sujets sérieux, ça devient inacceptable.
*Hugues Serraf est journaliste, chroniqueur sur Atlantico et Slate et compagnon de route du MLG.
Pourquoi Fidel Castro n’a plus rien à nous dire
17/09/10
Pourquoi nous bassine-t-on encore avec Castro ? Celui qui reconnut il y a peu, dans un éclair de lucidité, la faillite du système cubain a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Tribune libre par Michel Faure*.

Depuis qu’il a ressurgi sur la scène cubaine comme un diable de sa boîte, la presse mondiale nous a régalés des vaticinations de l’ex-président cubain sur de nombreux sujets : l’avenir de la troisième guerre mondiale, l’expression de ses regrets d’avoir persécuté les homosexuels, le rappel à Ahmadinejad que les juifs ont été maltraités dans l’histoire – suivi d’un correctif précisant que les musulmans l’ont été également – et enfin l’accusation portée il y a peu contre la France, coupable d’un « holocauste racial » envers les Roms.
Il y a surtout eu ce qui est apparu comme la confession d’un regret, voire l’expression d’une sagesse tardive, avec la déclaration de Fidel lors d’une récente interview au magazine américain The Atlantic affirmant : « Le modèle cubain ne marche même plus pour nous. »
Ce propos, dit maintenant Castro, aurait été mal compris. Il voulait dire que le capitalisme, et non le socialisme, ne fonctionne nulle part, mais ajoute-t-il, il ne s’offusque pas de ce quiproquo, il trouve même cela assez amusant.
Face à cette logorrhée soudaine, deux questions se posent :
- La première : que cherche Fidel Castro ? Revenir au centre de toutes les attentions ? Savonner la planche de son frère Raul, ou au contraire l’aider à faire passer quelques timides réformes auprès des plus orthodoxes ?
- La deuxième : est-ce qu’on s’en fout ?
Et à cette dernière, je réponds oui. Au fond, qu’avons-nous à faire des propos d’un vieux dictateur octogénaire qui semble sorti tout droit d’un roman de Garcia Marquez et qui n’a plus de levier sur le monde, même s’il garde sans doute encore quelque capacité de nuisance dans son propre pays ?
Que nous importent ses considérations sur les mérites comparés du socialisme et du capitalisme ? Du capitalisme, il ne sait rien, et du socialisme, il a démontré qu’il n’avait pas rendu l’île prospère.
Cuba, sous Fidel, a vécu sous perfusion soviétique jusqu’en 1989. Quand l’URSS s’effondre, l’économie cubaine connaît une chute spectaculaire et n’a toujours pas retrouvé, 21 ans plus tard, son niveau d’alors.
La désorganisation a été si profonde que la production de sucre, alors premier produit d’exportation de l’île, qui était de 8 millions de tonnes en 1989, est tombée à 2 millions en 2009, et pour la première fois dans l’histoire de Cuba sous la révolution castriste, 100 000 travailleurs furent mis à pied.
Cuba n’exporte pratiquement aucun produit fini et ne vend donc à l’extérieur, à l’exception de produits pharmaceutiques et biomédicaux, que des matières premières –nickel, cobalt, pétrole, sucre et tabac. Grâce à des crédits à court terme, notamment vénézuéliens, Cuba importe du pétrole, des produits chimiques, des produits alimentaires et des machines.
Les caïds des cités sont d’extrême-droite et trouvent des défenseurs à gauche, un sacré paradoxe.
30/07/10
Malek Boutih avait dénoncé il y a quelques années « les petits Le Pen de banlieue » qui terrorisent les quartiers populaires. Des propos qui avaient alors suscité une large indignation à gauche. Il avait pourtant vu juste : les valeurs des caïds des cités sont d’évidence celles d’une droite des plus dures. Il est pour le moins paradoxal qu’une partie de la gauche continue à les défendre. Tribune libre par Hugues Serraf*.
La bienveillance d’une partie de la gauche à l’égard des caïds des cités est un fameux paradoxe. A fortiori lorsque l’on observe que, plus l’on est radical dans son hostilité à la société marchande, plus l’on est solidaire des cailleras les moins critiques du « système ». Témoin, les ponts jetés, tout récemment, entre les saboteurs ferroviaires (présumés) de Tarnac et les shooteurs de flics (avérés) de Villiers-le-Bel.
C’est sûr, si l’on a choisi de faire des casseurs le miroir des souffrances des milliers d’habitants qui les supportent bien plus qu’ils ne les soutiennent, on peut comprendre cette logique : un braqueur ou un dealer, lorsqu’il terrorise le prolo de l’étage du dessous, cherche en réalité à lui faire prendre conscience de l’impasse que représente la caricature de démocratie qui le soumet et le contraint. Ok, le prolo ne comprend pas toujours, aliéné qu’il est par sa télévision mais, hey, on n’a jamais fait d’omelette sans casser quelques œufs…
Pour autant, il est assez difficile de réconcilier les valeurs, la vision du monde et le mode de vie « caillera » avec l’Eden rural que nous promettent les auteurs (toujours putatifs) de « L’Insurrection qui vient » une fois l’insurrection derrière nous. Car les cailleras, n’en doutons pas, sont de droite, et même d’une droite très dure, en comparaison de laquelle un Hortefeux, pour ne rien dire d’un Le Pen, font figure d’aimables sociaux-démocrates scandinaves.
Évoluant dans un univers centré sur le profit, la violence, les hiérarchies dominants-dominés et le sexisme, les cailleras n’ont qu’un projet : l’accumulation rapide et continue de biens de consommation coûteux qu’elles perçoivent comme les symboles de la réussite et du pouvoir (grosses cylindrées allemandes, bijoux en or, vêtements de marque…). Leur vision des relations économiques n’est pas pour autant « libérale » ― puisqu’elles préfèrent les monopoles à la concurrence entre bandes sur un territoire donné ―, mais bien « ultra-conservatrice ». Plus proches du Comité des forges et des Robber barons que de Wall Street ou de la Silicon Valley, elles n’inventent rien, n’innovent pas mais exploitent brutalement la faiblesse de toxicomanes en détresse et rackettent des artisans ou des petits commerçants que leurs revenus et leur mode de vie rapprochent davantage d’un prolétariat bon teint que des membres du Jockey Club.
Hostiles à la notion de service public (elles tiennent la présence d’une autorité autre que la leur sur leur territoire pour illégitime) et à l’éducation (les bons élèves sont des bouffons, les études ne servent à rien), les cailleras croient à une société fondée sur le respect d’un chef aux prérogatives extrêmement étendues, allant jusqu’à la condamnation à mort et à l’exécution du contrevenant aux règles. Dans leurs rapports avec les femmes, c’est l’expression d’un patriarcat traditionnel qui prévaut à l’intérieur du cercle familial, en parallèle de la réduction au rôle d’objet sexuel ou de trophée de celles qui ne sont ni des mères ni des sœurs.


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