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Lectures enrichissantes, glanées ici et là
L’avenir libéral du socialisme, par Daniel Innerarity
27/05/10
Daniel Innerarity est un philosophe espagnol. Professeur à l’Université de Zaragoza et chroniqueur réputé du quotidien El Pais, son travail vise à réhabiliter la politique, sans nostalgie mais à partir de ce qu’elle peut être aujourd’hui, alors qu’elle connait une transformation fondamentale. Il la conçoit comme l’art de gérer la contingence et appelle de ses vœux, au-delà de la « troisième voie », à une rénovation de la gauche inspirée par la pensée libérale.
Anthony Giddens, un des principaux idéologues de la troisième voie, avait donné à son livre-programme un sous-titre : La rénovation de la social-démocratie. Je voudrais ici poser les bases d’une autre rénovation de la social-démocratie qui prendrait comme fil directeur la tradition libérale.
Une des tâches les plus urgentes du socialisme libéral devrait être la limitation du pouvoir étatique et l’élimination des positions dominantes dans le domaine économique. On considère habituellement que ces dernières ont leur origine dans une liberté excessive du marché alors que, tout au contraire, c’est l’absence de liberté économique qui en est la cause.
L’ordre constitutionnel et démocratique ne peut être viable que s’il reconnaît et combat activement l’existence de concentrations de pouvoir incompatibles avec la liberté. Il s’agirait donc de généraliser le principe constitutionnel de la limitation du pouvoir en l’appliquant au monde de l’économie, qui souffre beaucoup, aujourd’hui, des distorsions dues aux nouveaux oligopoles, dont certains Etats faibles se font les complices.
La gauche a de grandes difficultés à mener à bien cette rénovation parce qu’elle ne parvient pas à se défaire de sa tendance à l’étatisation. La social-démocratie – et pas seulement la gauche radicale – n’a pas compris que l’exigence de dérégulation n’est pas un slogan capitaliste mais l’exigence croissante d’une société individualisée. La gauche a manqué l’occasion de s’approprier cette revendication d’un espace plus ample de liberté pour la gestion autonome de sa propre vie. Elle n’a pas su profiter de cette chance qui lui était offerte : convertir le désir de désétatisation en tremplin pour une rénovation libérale de la société et pour éviter l’instrumentalisation de celle-ci par les pouvoirs économiques. Si le socialisme veut à nouveau être reconnu comme une force de transformation de la société, il doit récupérer sa capacité subversive, libertaire. Peut-on concevoir une gauche individualiste, anti-étatique, qui ne chercherait pas à réaliser la justice sociale au moyen de la redistribution étatique mais grâce à une meilleure égalité des chances face au marché, en promouvant l’initiative et la responsabilité ?
Une telle rénovation du socialisme n’est concevable que si l’on se livre à un examen général de son histoire, en remontant jusqu’à ses origines. Au XVIIIe siècle, la gauche était favorable non seulement à la liberté politique mais à la liberté économique. Les différentes traditions qui lui donnèrent forme défendaient le marché libre et l’ouverture du commerce mondial, et elles croyaient en la force civilisatrice de la passion du lucre. Ce furent les apologistes de la restauration qui réclamèrent un contrôle strict de la vie économique. La première critique radicale du capitalisme fit son apparition du côté de la droite autoritaire. Cette corrélation s’inversa au XIXe siècle. La gauche devint collectiviste et, grâce à la répression des courants libertaires du mouvement ouvrier, elle se convertit à la défense de la planification étatique. La droite, inversement, d’abord antilibérale, se transforma jusqu’à se faire l’avocate de la liberté d’entreprise. L’idée du laisser-faire ne fut donc jamais le monopole du libéralisme bourgeois, il était également présent dans les aspirations libertaires du mouvement ouvrier.
L’allocation universelle : une voie libérale vers le communisme, par Jacques Marseille
19/05/10
Jacques Marseille, disparu le 4 mars dernier, était un économiste et un historien aussi brillant qu’iconoclaste. Issu de la gauche marxiste, il était devenu l’un des rares – et probablement le meilleur – défenseur d’un libéralisme authentique dans les médias hexagonaux.
Dans son ouvrage « L’argent des Français », paru en 2009, il jetait une fois de plus un pavé dans la mare de la pensée économique unique, en proposant une réforme radicale de notre système social, fondée sur l’« allocation universelle ». Si l’idée avait déjà été avancée en France dans les années 90, notamment par le philosophe André Gorz, l’économiste Marseille en détaillait le chiffrage, démontrant ainsi qu’elle était parfaitement réalisable.
Nous voulons lui rendre hommage en publiant ici cet extrait, qu’il avait à l’époque choisi de diffuser sur son site personnel.
« Tant pis pour les paresseux » est bien, en effet, la seule réponse des partisans de l’« allocation universelle » à ceux qui pensent que tout homme est obligé de travailler pour avoir le « droit de vivre ». Car s’il faut « contraindre » les salariés français à travailler pour qu’aujourd’hui 15 % d’entre eux gagnent le SMIC, soit 1 000 euros nets par mois, comment construire sur cette « contrainte » une société moins aliénante et moins soumise à la précarité que celle dans laquelle sont aujourd’hui plongés trop d’entre eux ? En fait, le pari de l’allocation universelle est que l’insertion sociale ne peut se construire sur la contrainte mais sur la confiance placée dans les bénéficiaires de ce nouveau droit.
Une utopie, sans doute, pour tous ceux qui n’accordent aucune confiance aux individus et pensent que seule la contrainte de « gagner son pain à la sueur de son front » est le meilleur garde-fou contre la paresse. Un pari sur l’intérêt et la nature humaine pour tous ceux qui pensent au contraire qu’un individu préférera toujours cumuler ce revenu à un autre salaire, surtout quand ce salaire correspondra à un travail qu’il aura plus librement choisi. Dans notre hypothèse, en effet, un couple de smicards toucherait désormais 3 500 euros par mois (deux SMIC à 1 000 euros nets plus deux allocations universelles à 750 euros), au lieu de 2 000 euros aujourd’hui.
Utopie sans doute aussi pour ceux qui pensent qu’une telle somme est incompatible avec l’état des finances de la France. Pari fondé pourtant sur les comptes, pour ceux qui connaissent le bilan de la protection sociale en France. En 2007, l’ensemble des prestations de protection sociale versées par l’État aux Français a représenté 578 milliards d’euros, soit 29 % du PIB, soit près de 60 % du total des dépenses publiques, soit un peu plus de 9 000 euros par Français. 44,9 % de cette somme sont constitués par les prestations vieillesse, 35,5 % par les remboursements des dépenses de santé, 9,2 % par les aides à la maternité et à la famille, 6,2 % par les aides à l’emploi, 2,6 % par les aides au logement et l,5 % par les aides destinées à combattre l’exclusion sociale. Neuf mille euros donc par Français — le même montant que celui ici envisagé — pour des résultats qui ne sont toutefois pas à la hauteur des sommes engagées.


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