Les caïds des cités sont d’extrême-droite et trouvent des défenseurs à gauche, un sacré paradoxe.
Malek Boutih avait dénoncé il y a quelques années « les petits Le Pen de banlieue » qui terrorisent les quartiers populaires. Des propos qui avaient alors suscité une large indignation à gauche. Il avait pourtant vu juste : les valeurs des caïds des cités sont d’évidence celles d’une droite des plus dures. Il est pour le moins paradoxal qu’une partie de la gauche continue à les défendre. Tribune libre par Hugues Serraf*.
La bienveillance d’une partie de la gauche à l’égard des caïds des cités est un fameux paradoxe. A fortiori lorsque l’on observe que, plus l’on est radical dans son hostilité à la société marchande, plus l’on est solidaire des cailleras les moins critiques du « système ». Témoin, les ponts jetés, tout récemment, entre les saboteurs ferroviaires (présumés) de Tarnac et les shooteurs de flics (avérés) de Villiers-le-Bel.
C’est sûr, si l’on a choisi de faire des casseurs le miroir des souffrances des milliers d’habitants qui les supportent bien plus qu’ils ne les soutiennent, on peut comprendre cette logique : un braqueur ou un dealer, lorsqu’il terrorise le prolo de l’étage du dessous, cherche en réalité à lui faire prendre conscience de l’impasse que représente la caricature de démocratie qui le soumet et le contraint. Ok, le prolo ne comprend pas toujours, aliéné qu’il est par sa télévision mais, hey, on n’a jamais fait d’omelette sans casser quelques œufs…
Pour autant, il est assez difficile de réconcilier les valeurs, la vision du monde et le mode de vie « caillera » avec l’Eden rural que nous promettent les auteurs (toujours putatifs) de « L’Insurrection qui vient » une fois l’insurrection derrière nous. Car les cailleras, n’en doutons pas, sont de droite, et même d’une droite très dure, en comparaison de laquelle un Hortefeux, pour ne rien dire d’un Le Pen, font figure d’aimables sociaux-démocrates scandinaves.
Évoluant dans un univers centré sur le profit, la violence, les hiérarchies dominants-dominés et le sexisme, les cailleras n’ont qu’un projet : l’accumulation rapide et continue de biens de consommation coûteux qu’elles perçoivent comme les symboles de la réussite et du pouvoir (grosses cylindrées allemandes, bijoux en or, vêtements de marque…). Leur vision des relations économiques n’est pas pour autant « libérale » ― puisqu’elles préfèrent les monopoles à la concurrence entre bandes sur un territoire donné ―, mais bien « ultra-conservatrice ». Plus proches du Comité des forges et des Robber barons que de Wall Street ou de la Silicon Valley, elles n’inventent rien, n’innovent pas mais exploitent brutalement la faiblesse de toxicomanes en détresse et rackettent des artisans ou des petits commerçants que leurs revenus et leur mode de vie rapprochent davantage d’un prolétariat bon teint que des membres du Jockey Club.
Hostiles à la notion de service public (elles tiennent la présence d’une autorité autre que la leur sur leur territoire pour illégitime) et à l’éducation (les bons élèves sont des bouffons, les études ne servent à rien), les cailleras croient à une société fondée sur le respect d’un chef aux prérogatives extrêmement étendues, allant jusqu’à la condamnation à mort et à l’exécution du contrevenant aux règles. Dans leurs rapports avec les femmes, c’est l’expression d’un patriarcat traditionnel qui prévaut à l’intérieur du cercle familial, en parallèle de la réduction au rôle d’objet sexuel ou de trophée de celles qui ne sont ni des mères ni des sœurs.
De fait, rien n’est plus éloigné de leurs attentes qu’une révolution qui remettrait tout en question, l’idée même d’un changement leur étant insupportable au plan économique comme au plan sociétal. Elles n’auraient que faire, ainsi, d’une démocratie apaisée où le cannabis serait en vente libre et les héroïnomanes approvisionnés et suivis par des structures sanitaires efficaces, pas plus qu’elles ne pourraient accepter la redéfinition du rôle de l’argent et de la puissance qu’il confère.
Si elles ne sont pas les porte-parole, mais bien les tortionnaires du prolétariat immigré avec lequel elles cohabitent dans les banlieues, les cailleras ne sont pas non plus la cinquième colonne religieuse que certains voient en eux, à gauche comme à droite. A gauche dans le cadre d’un discours sur le fondamentalisme islamique comme réaction regrettable mais naturelle à l’oppression ; à droite comme la preuve éclatante d’une délinquance ethnique. Leurs homologues encapuchonnés des housing estates britanniques sont pourtant plus souvent des Celtes « de souche » que des immigrés pakistanais et, aux États-Unis, l’Islam est largement minoritaire chez les caïds des housing projects.
De fait, les « quartiers difficiles » sont autant d’illustrations de ce que serait une société d’extrême-droite authentique, autant de mini-laboratoires pour sociologues cyniques. Le problème, c’est qu’in vivo, il y a tout de même des victimes…
*Hugues Serraf est journaliste, chroniqueur sur Rue89 et Slate et compagnon de route du MLG.
| Imprimer l'article | Cette entrée a été posté par LibGauche le 30 juillet 2010 à 15:35, et placée dans Tribunes. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse, ou bien un trackback depuis votre site. |


about 1 year ago
Excellent papier dans l’ensemble, mais je crois que vous validez un peu rapidement la culpabilité des « shooteurs de flics » condamnés. Celle-ci ne me semble pas si avérée que cela étant donné les conditions de leur procès : absence de preuves et témoignages anonymes.
about 1 year ago
« Il est assez difficile de réconcilier les valeurs, la vision du monde et le mode de vie « caillera » avec l’Eden rural que nous promettent les auteurs (toujours putatifs) de « L’Insurrection qui vient »
« Leur vision des relations économiques n’est pas pour autant « libérale » ― puisqu’elles préfèrent les monopoles à la concurrence entre bandes sur un territoire donné ―, mais bien « ultra-conservatrice ».
Heureusement que « la vérité éclate dans cette seconde affirmation » ! Plus qu’assez de l’équation considérée exacte : urbanisation consommation = droite, ruralité sobriété = gauche !! Je n’aime pas la campagne (j’entends pour y habiter ou y aller fréquemment), je me sens beaucoup mieux en ville, et je n’arrive pas à me faire une raison face aux ruptures de stock et pour autant : « je refuse qu’on me qualifie de droite pour cette raison !! « Je suis de gauche » car mon esprit consommateur ne m’empêche pas de prendre à coeur la cause des plus faibles (d’ailleurs heureusement car j’en fais partie !) et de porter des valeurs très progressistes (je souhaite plus que tout « l’abolition du conflit générationnel », notamment) ! Je souhaite un MLG véritablement « libéral-libertaire », ça porte bien son nom : valeurs libertaires pleinement défendues « dans la préservation du capitalisme » !
about 1 year ago
Effectivement, les gangs sont les possibles soldats de l’extrême droite, une expérience avait été faites en Californie sur ce sujet. Mais la vraie gauche se doit justement d’y mettre un frein, en respectant leurs valeurs. Soit, caillera, étranger, citoyen,… d’où qu’ils viennent, ils peuvent s’y retrouver et être écouté. Ce n’est qu’une question de crédibilité.
about 1 year ago
Je suis entièrement d’accord avec cet article. Pas grand chose à rajouter : tout est dit. La gauche et tout particulièrement l’extrème-gauche ont eu ces dernières années une attitude particulièrement complaisante et inexcusable envers ces nouveaux fascistes, d’autant plus dangereux qu’ils sont au pouvoir dans certains pays, dont ils reçoivent la bénédiction ainsi que des moyens matériels. Leurs valeurs : la loi du plus fort, la soumission à un dogme, à des chefs, la haine des femmes (boucs émissaires idéaux, comme on pu l’être les Juifs à une époque pas si lointaine).
Electrice de gauche depuis toujours, je m’abstiendrai aux prochaines élections de 2012, la gauche actuelle est en dessous de tout (il n’y a qu’à voir le commentaire ci-dessus d’Alex : « Mais la vraie gauche se doit justement d’y mettre un frein, en respectant leurs valeurs. Soit, caillera, étranger, citoyen,… d’où qu’ils viennent, ils peuvent s’y retrouver et être écouté. » Respectez les valeurs de ces fascistes : bien sûr, continuez comme cela…. rampez devant eux : bravo !
Peut-être voterais-je pour le MLG, si vous vous présentez. En tout cas, merci de votre lucidité et de votre courage.
about 1 year ago
J’en suis même venue à penser que les « valeurs » de l’extrême-gauche genre NPA (s’ils existent encore) ne sont guère éloignées de celles de l’extrème-droite.
c.a.d. : loi du plus fort, soumission à un dogme, à des chefs … haine des femmes ? Au vu de leur grande affection pour les barbus et les voiles…