De la garde à vue à l’Habeas Corpus

Le Mouvement des Libéraux de Gauche se réjouit de la décision rendue cet été par le Conseil Constitutionnel, qui reconnait enfin l’illégalité des conditions de la garde à vue en France. Celles-ci constituent une évidente atteinte aux droits humains les plus élémentaires, indigne d’une démocratie. Nous espérons que le Parlement et le gouvernement, qui doivent réformer cette procédure dans l’année, sauront restaurer au moins trois dispositions essentielles.

La première est évidemment le droit d’être assisté, tout au long de la garde à vue, d’un avocat ayant accès au dossier qu’établit la police. Si cette mesure suppose un accroissement des dépenses publiques pour la rémunération des avocats commis d’office, elle induit dès lors que l’opportunité de cette garde à vue soit justifiée et, si elle ne l’était pas, que le responsable d’une décision abusive soit, d’une manière à définir, sanctionné.

La deuxième mesure doit remettre en cause l’aberration actuelle qui, tout en accordant à une personne interpellée le droit de rester silencieuse tant qu’elle n’est pas en présence de son avocat, tolère dans le même temps que la police n’énonce pas ce droit à la personne concernée. Il est impératif de réaffirmer l’obligation juridique pour les policiers de faire connaître leurs droits aux personnes interpellées.

La troisième mesure, enfin, est que toute décision touchant à la liberté des personnes – et la garde à vue est une privation de liberté – devrait être prise par un fonctionnaire qualifié. Il n’est plus admissible qu’un gardien de la paix, doté d’un simple baccalauréat, fasse office d’officier de police judiciaire, comme cela est très souvent le cas. Au minimum un diplôme de droit devrait être exigé.

Mais au-delà de cette réforme à minima de la procédure, qui serait déjà un progrès significatif, le MLG invite le législateur à aller plus loin, en saisissant l’opportunité offerte par le Conseil Constitutionnel pour établir enfin une version française de l’Habeas Corpus.

Ce principe, dont l’histoire est très ancienne, énonce une liberté fondamentale, qui devrait avoir une portée universelle : nul ne peut être emprisonné sans jugement. Par conséquent, toute privation de liberté, fût-elle de courte durée comme c’est le cas pour la garde à vue, devrait être décidée non par un policier – fût-il officier de police judiciaire –, mais bien par un juge, en présence de la personne concernée, assistée de son avocat.

Ces dispositions, si elles étaient enfin adoptées, redonneraient à la police et la justice de notre pays quelque crédibilité démocratique et laisseraient espérer que la France accède enfin au statut qui devrait être le sien depuis longtemps : celui d’un authentique État de Droit.

| A lire également sur ce sujet : Gardes à vue : la victoire des avocats, par Maître Eolas

L’ethnicisation des questions de sécurité : une pente dangereuse

Après le débat calamiteux sur l’identité nationale, les mauvaises blagues « auvergnates » de Brice Hortefeux et la stigmatisation récente des populations roms au prétexte d’un fait divers, Nicolas Sarkozy est allé au bout de sa logique en désignant les Français « d’origine étrangère » comme principaux responsables de la délinquance.

Il est paradoxal que celui qui a été l’artisan de l’abolition de la double-peine, mesure « cruelle pour des étrangers qui ont construit toute leur vie en France », selon les mots du Ministre de l’Intérieur Sarkozy en 2003, propose aujourd’hui de retirer la nationalité française aux « personnes d’origine étrangère » qui auraient porté atteinte à la vie de « toute personne dépositaire de l‘autorité publique ».

Une proposition que l’actuel ministre de l’Intérieur – dont on peut se demander ce qu’il fait encore à ce poste après sa récente condamnation en première instance pour des propos racistes – entend déjà étendre à divers « actes de délinquance grave ».

Si l’inconstitutionnalité flagrante de telles mesures nous laisse espérer qu’elles ne sont pas prêtes de s’appliquer dans notre pays, qui reste tant bien que mal un État de droit, nous dénonçons l’irresponsabilité d’un exécutif qui, faute d’obtenir le moindre résultat en matière de sécurité, cède à la démagogie xénophobe au risque de monter les uns contre les autres et d’attiser les tensions dans les quartiers « sensibles ».

Loin de nous l’idée de minimiser la gravité de la violence quotidienne à laquelle nombre de nos concitoyens sont livrés depuis des années ou de chercher des excuses aux caïds et autres casseurs qui terrorisent les habitants de nombreux quartiers. Ceux-ci doivent répondre de leurs actes devant la Justice et nous attendons qu’elle se montre sévère à l’égard de ceux qui usent de violence. Mais aucun impératif de sécurité ne peut justifier qu’on stigmatise à priori une partie des citoyens français, en fonction de leurs origines, présumées criminogènes.

Que la police fasse son travail et neutralise les individus violents, c’est bien la moindre des choses. Que le gouvernement lui en donne les moyens, dans les limites du droit, c’est ce que beaucoup de Français – toutes origines confondues – attendaient de cette majorité. Mais qu’ils foutent la paix à ceux qui ne s’en prennent à personne et tentent de vivre en France, dans le respect des lois et en bonne entente avec chacun, d’où qu’ils viennent !

Le Mouvement des Libéraux de Gauche s’associe à l’appel citoyen et au communiqué commun initiés par la Ligue des Droits de l’Homme et appelle à manifester le samedi 4 septembre, à 14h00, place de la République à Paris et partout en France, « pour dire ensemble notre attachement à la liberté, à l’égalité et à la fraternité qui sont et qui resteront notre bien commun ».

Signez la pétition en ligne : http://nonalapolitiquedupilori.org/

Les caïds des cités sont d’extrême-droite et trouvent des défenseurs à gauche, un sacré paradoxe.

Malek Boutih avait dénoncé il y a quelques années « les petits Le Pen de banlieue » qui terrorisent les quartiers populaires. Des propos qui avaient alors suscité une large indignation à gauche. Il avait pourtant vu juste : les valeurs des caïds des cités sont d’évidence celles d’une droite des plus dures. Il est pour le moins paradoxal qu’une partie de la gauche continue à les défendre. Tribune libre par Hugues Serraf*.

"Les barbares des cités, il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. Et vite !" [Malek Boutih]La bienveillance d’une partie de la gauche à l’égard des caïds des cités est un fameux paradoxe. A fortiori lorsque l’on observe que, plus l’on est radical dans son hostilité à la société marchande, plus l’on est solidaire des cailleras les moins critiques du « système ». Témoin, les ponts jetés, tout récemment, entre les saboteurs ferroviaires (présumés) de Tarnac et les shooteurs de flics (avérés) de Villiers-le-Bel.

C’est sûr, si l’on a choisi de faire des casseurs le miroir des souffrances des milliers d’habitants qui les supportent bien plus qu’ils ne les soutiennent, on peut comprendre cette logique : un braqueur ou un dealer, lorsqu’il terrorise le prolo de l’étage du dessous, cherche en réalité à lui faire prendre conscience de l’impasse que représente la caricature de démocratie qui le soumet et le contraint. Ok, le prolo ne comprend pas toujours, aliéné qu’il est par sa télévision mais, hey, on n’a jamais fait d’omelette sans casser quelques œufs…

Pour autant, il est assez difficile de réconcilier les valeurs, la vision du monde et le mode de vie « caillera » avec l’Eden rural que nous promettent les auteurs (toujours putatifs) de « L’Insurrection qui vient » une fois l’insurrection derrière nous. Car les cailleras, n’en doutons pas, sont de droite, et même d’une droite très dure, en comparaison de laquelle un Hortefeux, pour ne rien dire d’un Le Pen, font figure d’aimables sociaux-démocrates scandinaves.

Évoluant dans un univers centré sur le profit, la violence, les hiérarchies dominants-dominés et le sexisme, les cailleras n’ont qu’un projet : l’accumulation rapide et continue de biens de consommation coûteux qu’elles perçoivent comme les symboles de la réussite et du pouvoir (grosses cylindrées allemandes, bijoux en or, vêtements de marque…). Leur vision des relations économiques n’est pas pour autant « libérale » ― puisqu’elles préfèrent les monopoles à la concurrence entre bandes sur un territoire donné ―, mais bien « ultra-conservatrice ». Plus proches du Comité des forges et des Robber barons que de Wall Street ou de la Silicon Valley, elles n’inventent rien, n’innovent pas mais exploitent brutalement la faiblesse de toxicomanes en détresse et rackettent des artisans ou des petits commerçants que leurs revenus et leur mode de vie rapprochent davantage d’un prolétariat bon teint que des membres du Jockey Club.

Hostiles à la notion de service public (elles tiennent la présence d’une autorité autre que la leur sur leur territoire pour illégitime) et à l’éducation (les bons élèves sont des bouffons, les études ne servent à rien), les cailleras croient à une société fondée sur le respect d’un chef aux prérogatives extrêmement étendues, allant jusqu’à la condamnation à mort et à l’exécution du contrevenant aux règles. Dans leurs rapports avec les femmes, c’est l’expression d’un patriarcat traditionnel qui prévaut à l’intérieur du cercle familial, en parallèle de la réduction au rôle d’objet sexuel ou de trophée de celles qui ne sont ni des mères ni des sœurs.

De fait, rien n’est plus éloigné de leurs attentes qu’une révolution qui remettrait tout en question, l’idée même d’un changement leur étant insupportable au plan économique comme au plan sociétal. Elles n’auraient que faire, ainsi, d’une démocratie apaisée où le cannabis serait en vente libre et les héroïnomanes approvisionnés et suivis par des structures sanitaires efficaces, pas plus qu’elles ne pourraient accepter la redéfinition du rôle de l’argent et de la puissance qu’il confère.

Si elles ne sont pas les porte-parole, mais bien les tortionnaires du prolétariat immigré avec lequel elles cohabitent dans les banlieues, les cailleras ne sont pas non plus la cinquième colonne religieuse que certains voient en eux, à gauche comme à droite. A gauche dans le cadre d’un discours sur le fondamentalisme islamique comme réaction regrettable mais naturelle à l’oppression ; à droite comme la preuve éclatante d’une délinquance ethnique. Leurs homologues encapuchonnés des housing estates britanniques sont pourtant plus souvent des Celtes « de souche » que des immigrés pakistanais et, aux États-Unis, l’Islam est largement minoritaire chez les caïds des housing projects.

De fait, les « quartiers difficiles » sont autant d’illustrations de ce que serait une société d’extrême-droite authentique, autant de mini-laboratoires pour sociologues cyniques. Le problème, c’est qu’in vivo, il y a tout de même des victimes…

*Hugues Serraf est journaliste, chroniqueur sur Rue89 et Slate et compagnon de route du MLG.

La Françafrique défile sur les Champs-Elysées

Au prétexte de célébrer le cinquantenaire des indépendances africaines, les Champs-Elysées verront défiler ce 14 juillet, journée symbole de la conquête des libertés, les armées d’une brochette de dictatures soutenues par la France depuis des décennies, au mépris de populations qui rêvent de prendre elles aussi leurs Bastille.

Enfant soldat au TchadSi les nominations en 2007 de Bernard Kouchner aux Affaires Étrangères et de Jean-Marie Bockel à la Coopération ont un temps permis d’espérer un changement des relations qu’entretient la France avec ses anciennes colonies, il nous fallu bientôt déchanter.

Bockel était débarqué dès mars 2008, sur injonction d’Omar Bongo, pour avoir affiché sa volonté d’en finir avec la Françafrique. Le même Omar Bongo qu’appelait Nicolas Sarkozy le soir de son élection en 2007 pour le « remercier de ses conseils », avant même la fermeture des bureaux de vote, et qui a vu son fils lui succéder en 2009 avec le soutien de Paris.

Quand au french doctor, tout semble indiquer qu’il est tenu à l’écart des affaires africaines au profit de Claude Guéant, Secrétaire Général de l’Elysée, entouré de quelques rescapés des réseaux Foccart. Jean-Christophe Rufin en a récemment témoigné, qui vient d’être démis de ses fonctions d’Ambassadeur au Sénégal à la demande expresse du président Abdoulaye Wade, qui lui aussi verrait bien son fils lui succéder.

Pendant ce temps, on réprimait les manifestants à Port-Gentil, on massacrait les réfugiés à Brazzaville, on assassinait les opposants et on enrôlait des enfants à N’Djamena. Et le gouvernement français légitimait sans vergogne les coups d’État malgache et mauritanien comme les hold-up électoraux gabonais et congolais.

L’invitation faite à ces armées, plus rompues à la répression des mouvements démocratiques qu’à la défense de leurs populations, de défiler sur les Champs-Elysées un 14 juillet, jour de la prise de la Bastille et symbole de la conquête des libertés, est tout simplement indécente.

C’est aussi un message sans ambigüité adressé à tous ceux qui luttent dans ces pays pour la démocratie et la liberté, et qui voient leurs bourreaux recevoir tous les honneurs au « pays des droits de l’homme » : la France n’a que faire de votre sort, elle a des « intérêts supérieurs » à défendre !

Mais tandis que cette Françafrique se sclérose, incapable de sortir des impasses tragiques dans lesquelles l’a menée la politique postcoloniale de la France, elle semble de plus en plus isolée sur un continent qui a retrouvé le chemin du développement et se porte de mieux en mieux.

Cette autre Afrique, qui s’est affranchie de ses anciennes relations coloniales, tire l’ensemble du continent vers l’avant. Outre l’Afrique du Sud, qui symbolise ce renouveau, de nombreux pays qui furent jadis des dépendances britanniques ou portugaises, forment aujourd’hui un arc vertueux, de l’Angola jusqu’au Kenya, en passant par le Botswana, la Zambie ou le Mozambique, avec la désastreuse exception du Zimbabwe.

Au Liberia, en Sierra Leone, au Rwanda ou au Kenya, les conflits anciens se sont apaisés et les élections démocratiques sont désormais la règle. Et la croissance, soutenue par des économies de plus en plus performantes et ouvertes au monde, est aussi au rendez-vous de ce renouveau.

Dans ce paysage en mouvement, la Françafrique et ses magouilles apparaît désormais comme une triste et anachronique exception. Bockel la disait moribonde et voulait « signer son acte de décès », nous espérons de tout cœur qu’il a raison et que l’enterrement est pour bientôt.

Cannabis : 40 ans de répression, ça suffit !

La politique de prohibition du cannabis menée par la France depuis les années 70 – la plus répressive en Europe – est un désastre patent. Inefficace, budgétivore et liberticide, elle ne sert que les intérêts de mafias qui imposent désormais leur loi sur des quartiers entiers.

Le candidat Sarkozy avait annoncé la couleur : « La drogue n’est pas une liberté ». De fait, depuis son élection, la répression envers les usagers de stupéfiants illicites, qui frappe essentiellement les amateurs de cannabis, soit quelques millions de personnes en France, a atteint de nouveaux sommets d’absurdité.

Avec près de 175 000 interpellations pour « infraction à la législation sur les stupéfiants » pour la seule année 2009, la plupart concernant de simples consommateurs de cannabis, jamais la répression n’avait été aussi brutale.

L’arsenal législatif mis à disposition des tribunaux, de la comparution immédiate aux peines-plancher, en passant par les coûteux et risibles « stages de sensibilisation » infligés aux consommateurs malchanceux, a également été renforcé.

Pourtant, l’échec de cette politique, appliquée avec zèle depuis quarante ans, est avéré. La stratégie la plus répressive d’Europe a paradoxalement dopé le trafic et fait des Français – à commencer par les adolescents – les plus gros consommateurs du continent.

Les rapports sur le sujet, commandés – et aussitôt enterrés – par les gouvernements successifs depuis des décennies, ont pourtant tous conclu à l’obsolescence de la loi de 1970 et recommandé des stratégies plus pragmatiques pour lutter contre les addictions et les trafics, basées sur la limitation des risques plutôt que sur la répression des usagers.

Comme ce fut le cas pour la prohibition de l’alcool aux États-Unis, l’interdiction du cannabis, sans réduire sa consommation, a engendré une économie parallèle incontrôlable, source de revenus colossaux pour des organisations criminelles qui se renforcent sans cesse et mettent en coupe réglée des quartiers entiers, où règne leur loi plutôt que celles de la République.

Quelques maires de cités dites « sensibles » l’ont bien compris, comme Stéphane Gatignon ou Jean-Christophe Lagarde, qui ont osé briser le tabou et affichent leur conviction que seule la fin de la prohibition permettra de venir à bout des trafics qui minent ces villes.

C’est également le cas de l’ancien Ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant, convaincu désormais de la nécessité d’une légalisation contrôlée du cannabis, et qui anime un groupe de travail parlementaire sur la question. Nous attendons avec intérêt ses conclusions.

Ces quelques voix encore isolées réussiront-elles à convaincre l’ensemble de la gauche de porter ce projet nécessaire aux prochaines échéances électorales ? Il faut l’espérer, parce qu’il n’y a rien à attendre en la matière de la part de la majorité conservatrice au pouvoir.

Encore que, à l’heure où le gouvernement cherche désespérément de nouvelles rentrées fiscales pour boucler son budget, nous lui suggérons de calculer ce que rapporterait une taxe sur le cannabis légalisé.

Le MLG appelle ses sympathisants à participer au rassemblement du « 18 joint » organisé par le CIRC ce vendredi 18 juin à partir de 18h au Parc de la Villette.

Plus d’information : http://www.18joint.org

L’avenir libéral du socialisme, par Daniel Innerarity

Daniel Innerarity est un philosophe espagnol. Professeur à l’Université de Zaragoza et chroniqueur réputé du quotidien El Pais, son travail vise à réhabiliter la politique, sans nostalgie mais à partir de ce qu’elle peut être aujourd’hui, alors qu’elle connait une transformation fondamentale. Il la conçoit comme l’art de gérer la contingence et appelle de ses vœux, au-delà de la “troisième voie”, à une rénovation de la gauche inspirée par la pensée libérale.

Anthony Giddens, un des principaux idéologues de la troisième voie, avait donné à son livre-programme un sous-titre : La rénovation de la social-démocratie. Je voudrais ici poser les bases d’une autre rénovation de la social-démocratie qui prendrait comme fil directeur la tradition libérale.

Une des tâches les plus urgentes du socialisme libéral devrait être la limitation du pouvoir étatique et l’élimination des positions dominantes dans le domaine économique. On considère habituellement que ces dernières ont leur origine dans une liberté excessive du marché alors que, tout au contraire, c’est l’absence de liberté économique qui en est la cause.

L’ordre constitutionnel et démocratique ne peut être viable que s’il reconnaît et combat activement l’existence de concentrations de pouvoir incompatibles avec la liberté. Il s’agirait donc de généraliser le principe constitutionnel de la limitation du pouvoir en l’appliquant au monde de l’économie, qui souffre beaucoup, aujourd’hui, des distorsions dues aux nouveaux oligopoles, dont certains Etats faibles se font les complices.

La gauche a de grandes difficultés à mener à bien cette rénovation parce qu’elle ne parvient pas à se défaire de sa tendance à l’étatisation. La social-démocratie – et pas seulement la gauche radicale – n’a pas compris que l’exigence de dérégulation n’est pas un slogan capitaliste mais l’exigence croissante d’une société individualisée. La gauche a manqué l’occasion de s’approprier cette revendication d’un espace plus ample de liberté pour la gestion autonome de sa propre vie. Elle n’a pas su profiter de cette chance qui lui était offerte : convertir le désir de désétatisation en tremplin pour une rénovation libérale de la société et pour éviter l’instrumentalisation de celle-ci par les pouvoirs économiques. Si le socialisme veut à nouveau être reconnu comme une force de transformation de la société, il doit récupérer sa capacité subversive, libertaire. Peut-on concevoir une gauche individualiste, anti-étatique, qui ne chercherait pas à réaliser la justice sociale au moyen de la redistribution étatique mais grâce à une meilleure égalité des chances face au marché, en promouvant l’initiative et la responsabilité ?

Une telle rénovation du socialisme n’est concevable que si l’on se livre à un examen général de son histoire, en remontant jusqu’à ses origines. Au XVIIIe siècle, la gauche était favorable non seulement à la liberté politique mais à la liberté économique. Les différentes traditions qui lui donnèrent forme défendaient le marché libre et l’ouverture du commerce mondial, et elles croyaient en la force civilisatrice de la passion du lucre. Ce furent les apologistes de la restauration qui réclamèrent un contrôle strict de la vie économique. La première critique radicale du capitalisme fit son apparition du côté de la droite autoritaire. Cette corrélation s’inversa au XIXe siècle. La gauche devint collectiviste et, grâce à la répression des courants libertaires du mouvement ouvrier, elle se convertit à la défense de la planification étatique. La droite, inversement, d’abord antilibérale, se transforma jusqu’à se faire l’avocate de la liberté d’entreprise. L’idée du laisser-faire ne fut donc jamais le monopole du libéralisme bourgeois, il était également présent dans les aspirations libertaires du mouvement ouvrier.

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L’allocation universelle : une voie libérale vers le communisme, par Jacques Marseille

Jacques Marseille, disparu le 4 mars dernier, était un économiste et un historien aussi brillant qu’iconoclaste. Issu de la gauche marxiste, il était devenu l’un des rares – et probablement le meilleur – défenseur d’un libéralisme authentique dans les médias hexagonaux.

Dans son ouvrage “L’argent des Français”, paru en 2009, il jetait une fois de plus un pavé dans la mare de la pensée économique unique, en proposant une réforme radicale de notre système social, fondée sur l’« allocation universelle ». Si l’idée avait déjà été avancée en France dans les années 90, notamment par le philosophe André Gorz, l’économiste Marseille en détaillait le chiffrage, démontrant ainsi qu’elle était parfaitement réalisable.

Nous voulons lui rendre hommage en publiant ici cet extrait, qu’il avait à l’époque choisi de diffuser sur son site personnel.

« Tant pis pour les paresseux » est bien, en effet, la seule réponse des partisans de l’« allocation universelle » à ceux qui pensent que tout homme est obligé de travailler pour avoir le « droit de vivre ». Car s’il faut « contraindre » les salariés français à travailler pour qu’aujourd’hui 15 % d’entre eux gagnent le SMIC, soit 1 000 euros nets par mois, comment construire sur cette « contrainte » une société moins aliénante et moins soumise à la précarité que celle dans laquelle sont aujourd’hui plongés trop d’entre eux ? En fait, le pari de l’allocation universelle est que l’insertion sociale ne peut se construire sur la contrainte mais sur la confiance placée dans les bénéficiaires de ce nouveau droit.

Une utopie, sans doute, pour tous ceux qui n’accordent aucune confiance aux individus et pensent que seule la contrainte de « gagner son pain à la sueur de son front » est le meilleur garde-fou contre la paresse. Un pari sur l’intérêt et la nature humaine pour tous ceux qui pensent au contraire qu’un individu préférera toujours cumuler ce revenu à un autre salaire, surtout quand ce salaire correspondra à un travail qu’il aura plus librement choisi. Dans notre hypothèse, en effet, un couple de smicards toucherait désormais 3 500 euros par mois (deux SMIC à 1 000 euros nets plus deux allocations universelles à 750 euros), au lieu de 2 000 euros aujourd’hui.

Utopie sans doute aussi pour ceux qui pensent qu’une telle somme est incompatible avec l’état des finances de la France. Pari fondé pourtant sur les comptes, pour ceux qui connaissent le bilan de la protection sociale en France. En 2007, l’ensemble des prestations de protection sociale versées par l’État aux Français a représenté 578 milliards d’euros, soit 29 % du PIB, soit près de 60 % du total des dépenses publiques, soit un peu plus de 9 000 euros par Français. 44,9 % de cette somme sont constitués par les prestations vieillesse, 35,5 % par les remboursements des dépenses de santé, 9,2 % par les aides à la maternité et à la famille, 6,2 % par les aides à l’emploi, 2,6 % par les aides au logement et l,5 % par les aides destinées à combattre l’exclusion sociale. Neuf mille euros donc par Français — le même montant que celui ici envisagé — pour des résultats qui ne sont toutefois pas à la hauteur des sommes engagées.

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Création du Mouvement des Libéraux de Gauche

La gauche libérale existe et veut désormais donner de la voix. C’est la raison d’être d’une nouvelle organisation, le Mouvement des Libéraux de Gauche (MLG). Son objectif : favoriser l’émergence d’une gauche nouvelle en France, individualiste et émancipatrice, et présenter des candidats aux élections législatives de 2012.

Fondé au début de l’année 2010, le Mouvement des Libéraux de Gauche veut rassembler tous les libéraux de progrès qui ne trouvent aujourd’hui aucune tribune dans le champ politique français.

A l’heure où la gauche cherche une nouvelle voie, peine à se réinventer et à proposer aux Français un chemin d’espoir, le temps est venu de raviver un message oublié : celui d’une gauche libérale, celle des Lumières, du Droit et de la Raison, qui a inspiré la Révolution de 1789 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

A mille lieues des recettes étatistes et collectivistes éternellement recyclées par la vieille gauche, le MLG appelle à la renaissance d’une gauche individualiste et émancipatrice qui se donne pour nouvelle frontière, comme l’a fort bien dit un député socialiste il y a quelques temps, d’apporter à chaque individu les moyens de son autonomie.

Ce n’est pas en renforçant encore les pouvoirs de l’État et des administrations que nous construirons une société plus juste, mais bien en luttant contre les privilèges et les statuts particuliers, en favorisant l’égalité des chances et l’accès libre au marché, en promouvant l’initiative individuelle et la responsabilité, en défendant les libertés fondamentales.

Annoncée dans un premier temps sur Facebook, la création du mouvement a aussitôt été saluée par des militants issus de différentes formations politiques, du Parti Socialiste à la Gauche Moderne, en passant par le Modem, les Radicaux de Gauche, Alternative Libérale et le Parti Libéral-Démocrate.

David Poryngier, initiateur et premier Président du mouvement, fut l’un des fondateurs d’Alternative Libérale il y a quelques années, formation sur laquelle il jette désormais un regard critique : « A vouloir rassembler les sympathisants libéraux de tous horizons, des plus progressistes aux plus réactionnaires, AL a fini par mécontenter tous ses militants. »

Convaincu que de nombreux français partagent les valeurs libérales tout en se sentant profondément à gauche, il ne voit là aucune contradiction : « Le socialisme n’a été qu’une parenthèse dans l’histoire de la gauche : celle-ci a été libérale avant d’être marxiste et doit le redevenir aujourd’hui si elle ne veut pas disparaître ».

Les projets du mouvement dans les prochains mois : « rassembler ceux qui attendaient depuis longtemps cette initiative pour s’engager, poser les fondations d’un mouvement pérenne et avancer des idées nouvelles, parfois taboues, dans le débat politique ». Au premier rang de ces propositions, l’allocation universelle, à laquelle le mouvement veut consacrer un colloque à l’automne 2010.